Un nouvel article montre que les aires marines protégées ne profitent pas aux thons

Une nouvelle étude publiée dans Frontiers in Marine Science a trouvé que l’aire marine protégée des îles Phoenix aux Kiribatis (PIPA), qui a interdit toute pêche en 2015, n’a pas eu un impact significatif sur les populations de Listao et de Patudo. L’étude conduite par les plus grands experts sur les thons du Pacifique constitue la première évaluation quantitative d’une aire marine protégée (AMP) intégrale (sans prélèvement, no-take) sur le thon tropical et a des implications pour beaucoup d’AMPs parmi les plus grandes du monde.

Les auteurs ont utilisé l’évaluation de stock et les données de pêche pour les comparer à un modèle biologique du thon et ont trouvé que le PIPA n’a pas augmenté l’abondance des thons de façon significative. Comme cela est le cas pour de nombreuses autres AMPs, fermer quelques zones de l’Océan mène simplement à ce que d’autres zones soient pêchées plus intensément.

“Les thons tropicaux comme le Listao ou le Patudo ont une grande aire de distribution dans les eaux tropicales et subtropicales du Pacifique et sont capables de se reproduire partout où la température de l’eau est supérieure à à peu près 25 degrés-C,” explique John Hampton, l’auteur principal. “Leurs larves dérivent dans les courants superficiels et au fur et à mesure de leur croissance, ils deviennent capables de se déplacer de façon plus ample dans la région. Alors la fermeture d’une partie de la zone a tendance à n’offrir peu ou pas de protection pour de telles espèces.”

Les chercheurs ont aussi utilisé leur modèle pour estimer l’impact de la fermeture d’un tiers du Pacifique Ouest à la pêche. Ils ont trouvé que ceci aurait également des résultats limités.

L'aire marine protégée des îles Phoenix (PIPA)

L’aire marine protégée des îles Phoenix (PIPA) a été établie en 2006 et est devenue un site du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010, mais elle n’a pas été fermée à la pêche avant 2015. Le président des Kiribati, Anote Tong, a été accusé de “tromper le monde sur le vrai statut de l’aire marine protégée des îles Phoenix”, il a finalement cédé à la pression politique et a rendu la pêche hors la loi en 2015, créant alors la plus grande AMP du monde. L’appréhension de Tong à interdire la pêche était issu d’un raisonnement correct, car 30 à 50 pourcent du revenu des Kiribatis provient de la pêche, et une portion significative provient des permis de pêche dans le PIPA.

Conservation International (au conseil d’administration de laquelle Tong a siégé) a levé des fonds pour les Kiribatis, mais il semble que les pertes financières ont été trop importantes – à la fin de 2021, les Kiribatis ont annoncé qu’ils pourraient réouvrir PIPA à la pêche au thon. Hampton et al. 2023 contribue à l’effort pour comprendre l’impact de la réouverture de PIPA.

Le Listao (Katsuwonus pelamis) et le Patudo (Thunnus obesus) dans le Pacifique – représentant 40 pourcent du thon consommé au monde – étaient capturés dans tout la zone du PIPA avant qu’il ne soit mis en place. En moyenne, 22,000 tonnes de Listao (maximum 112,000 tonnes) et 1,900 tonnes de Patudo (maximum 5,300 tonnes) étaient capturés chaque année dans le PIPA, quantité de poisson qui après 2015 a du être capturée ailleurs.

Qu'ont fait Hampton et al. 2023 ?

Les auteurs de Hampton et al. 2023 sont un véritable Who’s Who de la communauté de la recherche thonière du Pacifique. Plusieurs des chercheurs travaillent pour la Communauté du Pacifique (CPS), une organisation intergouvernementale de 27 pays et territoires du Pacifique qui a la tâche de gérer les ressources collectives. Ils sont responsables de la réalisation des évaluations de stocks pour chacune des espèces de thon du Pacifique – il n’y a pas d’organisation ayant une meilleure compréhension de l’état du thon du Pacifique. Les auteurs incluent aussi un membre du Ministère des Pêches et du développement des ressources marines des Kiribatis.

Leur approche de modélisation du thon est très différente de celle de Medoff et al. 2022, un article récent qui a avancé qu’une autre AMP du Pacifique bénéficiait aux thons (un artcle explicatif arrive bientôt).

Afin d’investiguer l’efficacité de conservation des AMPs pour le thon tropical, quatre aspects doivent être pris en compte dans la modélisation:

  1. Les caractéristiques biologiques, incluant le mouvement de l’espèce, doivent être représentées
  2. L’emprise spatiale du modèle doit couvrir l’emprise géographique du stock et des pêcheries qui l’impactent
  3. La résolution spatiale doit être suffisante pour représenter l’AMP en relation avec les conditions ci-dessus.
  4. Le modèle doit être ajusté à des données réelles qui peuvent caractériser de façon réaliste à la fois l’impact de la pêche et l’impact environnemental sur les populations de thons.

Dans Hampton et al. 2023, les auteurs comparent une vraie évaluation de stock et des données de pêche au meilleur modèle biologique disponible pour le thon du Pacifique, appelé SEAPODYM (Spatial Ecosystem And Population DYnamics Model). Les auteurs ont lancé le modèle sur une période de données de 21 ans de 1998 à 2019, qui incluent la pêche historique avec et sans l’AMP en place. Ils ont ensuite comparé les résultats de ces deux simulations pour estimer la protection que ces stocks régionaux ont reçu de l’AMP.

Résultats

Les auteurs ont lancé le modèle de deux façons différentes. D’abord pour voir comment la PIPA était efficace pour augmenter les populations de thon, et ensuite pour voir comment des AMPs hypothétiques dans le Pacifique encore plus grandes affecteraient le thon.

Ils ont trouvé que l’AMP PIPA ne contribuait pas significativement à l’abondance des thons. Ils estiment une augmentation de 0 pourcent de l’abondance du Listao et une augmentation de 0.3 pourcent de l’abondance du Patudo grace à la fermeture. La zone protégée et celle juste en dehors de celle-ci montrent une augmentation modérée de l’abondance des thons, mais la population générale n’était pas améliorée, confirmant une faiblesse des AMPs connue depuis longtemps – elles reportent simplement la pression de pêche ailleurs.

“Ce qu’on a tendance à voir lorsque des zones comme PIPA sont fermées c’est que les bateaux qui auraient pêché ici déplacent simplement leurs activités sur les zones adjacentes, ce qui limite encore une fois leur efficacité de conservation, au moins pour le thon” Hampton remarque.

Les auteurs divisent ensuite le Pacifique Ouest en trois et modélisent ce que la fermeture de chacun des tiers apporterait à l’abondance des thons. Ils n’ont trouvé que très peu de bénéfice pour le Listao, avec des fermetures dans deux des trois zones défavorables à la biomasse du Listao à cause de l’effort de pêche déplacé dans des zones plus sensibles. Pour le Patudo il y a des améliorations pour la population grâce à la fermeture hyothétique des 33 pourcents, augmentant de 4.8 à 12 pourcent, en fonction de la zone. Cependant, ce sont de faibles augmentations d’abondance au regard de la taille de l’océan fermé à la pêche.

Qu'est-ce que les résultats de Hampton et al. 2023 signifient pour la conservation marine ?

Figure from hampton et al. 2023 shows the Western Pacific ocean. The western and central Pacific Ocean showing the Exclusive Economic Zones of coastal States (light blue), PIPA (yellow), and the western (R33W), central (R33C) and eastern (R33E) zones of the western and central Pacific Ocean (WCPO, delineated by the thick black line) evaluated as hypothetical large oceanic Marine Protected Areas. Figure from Hampton et al. 2023.
Le Pacifique Ouest et central avec les ZEE des états côtiers (bleu clair), ainsi que les zones Ouest (R33W), centre (R33C) et Est (R33E) du Pacifique Ouest et central (WCPO, identifié par la ligne noire épaisse), évaluées comme des AMPs hypothétiques. Figure d'après Hampton et al. 2023.

Hampton et al. 2023 démontrent une des critiques scientifiques classiques des AMPs—elles déplacent la pêche plutôt que de la réduire. C’est encore une preuve que les fermetures de l’Océan n’augmentent pas les populations en dehors de l’AMP. Cet effet est particulièrement vrai pour les thons tropicaux:

  1. Ils tendent à NE PAS avoir de zone de reproduction définie spatialement—ils se reproduisent largement dans tout le Pacifique tropical, il n’est donc pas possible de concevoir une AMP pour protéger les zones de reproduction.
  2. Ils sont très mobiles. Les AMPs ne peuvent seulement protéger que ce qui est dans l’AMP—le mouvement des poissons a tendance à annuler l’effet de protection local des AMPs.

Dans le cas du PIPA, le gouvernement des Kiribati repense ses critères de protection car ils ont perdu des millions de dollars de revenu depuis la conception de l’AMP. Les Kiribati ont récemment considéré réouvrir la zone pour la pêche au thon et les résultats de Hampton et al. 2023 montrent que cette décision n’aura pas d’impact négatif sur les populations de thon.

Les petites nations en développement comme les Kiribati dont l’économie dépend de la pêche sont la cible d’ONGs occidentales pour établire des AMPs qui font de la publicité. Les Kiribati et leur expérience avec PIPA pourraient signaler des soucis à venir pour les autres nations.

Image de Max Mossler

Max Mossler

Max is the managing editor at Sustainable Fisheries UW.

Share this story:

Share
Tweet
Pin
Post
Email
Link

Subscribe to our newsletter:

Read more:

Laisser un commentaire

Ray Hilborn's every-so-often newsletter

The best way to keep up with our stories.