Ce lundi, la fondation Mindaroo a publié leur rapport sur l’indice de pêche mondial qui a pour but de fournir une image globale du statut des pêches.
J’ai collaboré avec la fondation Minderoo dans le passé, mais ce rapport comporte beaucoup d’erreurs et devrait être abordé avec scepticisme. Le rapport avance que 50% des stocks sont surpêchés et aucun pays n’obtient de A ou de B pour ses efforts de gestion—seulement six réussissent à être notés C. Les pays qui ont généralement éliminé la surpêche et qui fournissent de façon claire presque le maximum de bénéfices possible à leur population sont seulement notés C. Pourquoi ?
Le rapport manque de reconnaître que dans la plupart des pêcheries mondiales la gestion fonctionne. Dans de nombreux pays la surpêche a été réduite de façon importante et les stocks sont en bonne santé ou en reconstruction et produisent presque le maximum possible de bénéfices. Le message qui est que nous devons amener au monde entier une bonne gestion des pêches, incluant la collection de données, l’évaluation, la réglementation et le contrôle n’est pas une nouvelle—les scientifiques des agences, des académiques et des ONGs ont travaillé pour cette réalité pendant des décennies, et pourtant ce rapport ignore de façon cavalière l’effort soutenu de milliers de personnes.
Mauvaise méthode quant à la durabilité
Une erreur critique de la méthodologie du rapport est sa définition de surexploité. Les auteurs considèrent comme surexploité tout stock dont le niveau d’abondance est sous un niveau que l’on considère pouvant produire le rendement maximum durable (appelé biomasse qui produit le rendement maximum durable, BRMD), et estime grossièrement que 50% des stocks sont sous BRMD, et donc surexploités.
Cependant, quand l’effort de pêche est parfaitement géré pour assurer le rendement maximum sur le long-terme (l’objectif classique), les stocks fluctuent autour de BRMD parce qu’il y a des fluctuations naturelles qui sont au-delà du contrôle de la gestion. Les stocks bien gérés seront au-dessus de BRMD la moitié du temps et en-dessous de BRMD l’autre moitié. Ainsi, un pays qui gère parfaitement ses stocks de poisson pour générer de la nourriture et des emplois pour sa population va, par définition, finir avec la moitié de ses stocks classés comme surexploités.
En d’autres termes, si le rapport estime que la moitié des stocks de poissons sont surexploités suivant cette définition, est-ce que toutes les pêcheries mondiales sont bien gérées ?
Le rapport avance qu’il a les évaluations du statut de 1465 stocks individuels, pourtant beaucoup de ces évaluations utilisent des estimations basées sur les captures ce qui est une méthode très peu fiable d’évaluation de stock. Un journal scientifique majeur n’évaluera même pas les articles qui les utilisent
L’absurdité des méthodes et des définitions du rapport s’illustre dans la proportion des stocks évalués pour un pays donnés au-dessus de la cible acceptée. Le Bangladesh, l’Indonésie, l’Inde, la Birmanie, la Malaisie, le Nigeria et la Thaïlande sont classés comme des pays de pêche majeurs. Ceci ne peut passer aucun test de véracité. Ce sont majoritairement des pays avec des systèmes de gestion des pêches limitée et qui sont généralement reconnus pour souffrir d’une surpêche significative.
Mauvaise méthode quant à la gestion
L’indice de gouvernance produit des conclusions tout aussi bizarres. La Norvège, l’Islande et les États-Unis obtiennent un score de 8, mais l’Indonésie et les Philippines aussi. Le Chili obtient un score encore plus élevé avec 9.
Le rapport est rempli de contradictions et de choix arbitraires pour créer un narratif de surpêche. Par exemple on peut lire dans l’introduction que “il y a eu des poches de succès où des interventions fortes ont amélioré la santé des stocks.” Mais aussi, “en général l’état des stocks de poisson ne s’améliore pas.”
La première assertion s’appuie sur des citations qui montrent que sur les pays qui représentent la moitié des captures de poisson (appelées simplement des poches), les stocks augmentent. La seconde assertion cite un rapport de la FAO qui montre que le nombre de stocks surexploités augmente un petit peu. Ce que le rapport oublie c’est que la gestion des pêches fonctionne pour la moitié du monde, mais est largement inconnue et probablement faible pour l’autre moitié.
La surpêche n’est pas un problème mondial comme le rapport l’avance, mais plutôt un problème confiné aux endroits du monde où la gestion des pêches est faible. Il est certain que même dans les zones les mieux gérées certains stocks sont sous les niveaux cible, mais beaucoup de ces stocks sont pourtant bien gérés—ils ne sont ou pas pêchés du tout ou bien très peu pêchés. Souvent, leur mauvais statut est du à des facteurs environnementaux comme le changement climatique.
Les 6 pays à recevoir la note la plus élevée de C étaient le Chili, l’Islande, l’Irelande, la Lettonie, la Norvège et les États-Unis. L’Islande, la Norvège et les États-Unis ont des systèmes de gestion forts, peu de surpêche, et remplissent les objectifs nationaux et internationaux de la gestion des pêches et de la protection des océans, alors pourquoi un C ?
Je ne sais pas comment le Chili, l’Irlande et la Lettonie ont intégré cette liste exclusive. Je connais bien le système chilien, j’ai visité le Chili plusieurs fois ces dernières années et j’ai eu des échanges avec leurs scientifiques dans mon laboratoire. Alors que le Chili a vraiment amélioré sont système de gestion des pêches ces dernières années, il lui reste encore bien du chemin à parcourir avant que son système de gestion et sa performance puissent se comparer aux États-Unis, à l’Islande et à la Norvège.
Le rapport de Minderoo s’est égaré à plusieurs égards:
- La surpêche devrait être mesurée par la pression de pêche, pas par l’abondance du stock. Les gestionnaires peuvent seulement influencer la fraction exploitée, pourtant des stocks peuvent se trouver sous n’importe quel seuil d’abondance spécifique à cause de changements environnementaux. Aux États-Unis on trouve beaucoup plus de stocks dont l’abondance est basse que de stocks sujets à une pression de pêche excessive.
- La gouvernance devrait être mesurée comme la capacité de réguler la pression de pêche au gré de la fluctuation d’abondance des stocks. L’indice de gouvernance de Minderoo inclue une large gamme de facteurs qui ont peu d’impact sur la gestion de pêcheries nationales, tels que la ratification de traités spécifiques. Notre groupe a construit un indice de gestion des pêches qui reflète la capacité d’un pays à gérer ses stocks de poisson et qui a été publié dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences en 2017. Nous n’avons essentiellement pas trouvé de corrélation entre notre index et l’indice de gouvernance de Minderoo. Quel que soit ce que l’indice de gouvernance de Minderoo mesure, ce n’est pas l’efficacité du système de gestion des pêches d’un pays.
- Le rapport devrait avoir calculé quelle est la fraction de la capture d’un pays qui provient de stocks bien réglementés. Le gouvernement de Nouvelle-Zélande, un pays qui a reçu un D, le calcule et estime que 91% de ses captures provient de stocks qui n’ont pas de risque de durabilité. Puisque exploiter durablement les stocks de poisson est l’objectif principal de la gestion des pêches, un D pour 91% est une gifle non méritée.
- Comparer tous les pays du monde est une voie sans issue. Beaucoup de pays ont peu de données qui peuvent être utilisées et le résultat pour ces pays doit être pris avec beaucoup de scepticisme. Presque toutes les captures mondiales de poisson proviennent d’une petite douzaine de pays. Concentrons nos efforts pour les comprendre.
Le fond du problème est que la surpêche n’est ni une menace pour les océans mondiaux ni en train de réduire les bénéfices alimentaires pour tous les pays, mais est plutôt concentrée dans les pays qui n’ont pas de gestion des pêches efficace.
Le rapport Minderoo brouille toute la nuance nécessaire pour comprendre le rôle des pêches dans le système alimentaire mondial et ses améliorations. Il propage la mésinformation et la mécompréhension, et, s’il est utilisé comme base pour des campagnes environnementales ou pour des lois, les auteurs auront fait plus de mal que de bien.

Ray Hilborn
Ray Hilborn is a Professor in the School of Aquatic and Fishery Sciences, University of Washington specializing in natural resource management and conservation. He authored several books including “Ocean Recovery: a sustainable future for global fisheries? (with Ulrike Hilborn) in 2019, “Overfishing: what everyone needs to know” (with Ulrike Hilborn) in 2012, “Quantitative fisheries stock assessment” with Carl Walters in 1992, and “The Ecological Detective: confronting models with data” with Marc Mangel, in 1997 and has published over 300 peer reviewed articles. He has received the Volvo Environmental Prize, the American Fisheries Societies Award of Excellence, The Ecological Society of America’s Sustainability Science Award, and the International Fisheries Science Prize. He is a Fellow of the Royal Society of Canada, the American Academy of Arts and Sciences, the Washington State Academy of Sciences, and the American Fisheries Society.



