De l’halieutique aux fake news: comment la désinformation sur les océans évolue

Le jeu du téléphone quand on est enfant, dans lequel une phrase est chuchotée dans l’oreille de quelqu’un et ensuite répétée de personne en personne, est un analogue de la communication en science. Dans le jeu du téléphone, quand la phrase se déplace plus loin (p. ex. plus de joueurs), elle devient plus absurde. La communication en science est similaire – plus une information est éloignée de la source, plus elle est éloignée de la vérité.

En science, l’origine de l’information commence avec les données. Les premiers joueurs sont les scientifiques qui interprètent les données et ensuite choisissent comment les présenter dans un article. Les seconds joueurs sont les pairs qui révisent et les éditeurs qui acceptent, rejettent, ou modifie l’article. Ensuite, l’information est rendue publique dans une publication scientifique. Le suivant est l’université ou l’organisation qui a collecté les données. La plupart on un départment de relations publiques dont le travail est de faire passer l’information le plus largement possible. L’équipe du département réalise et distribue un communiqué de presse destiné aux journalistes et qui explique l’information, et offre des citations originales des scientifiques. Ensuite le journaliste interprète le communiqué de presse et cré une histoire à consommer pour les lecteurs du quotidien.

Screenshot of twitter account @Justsayinmice of a headline that should be caveoted with "In Mice"
Many health and nutrition headlines claiming some crazy new breakthrough should be caveated with “in mice.”

Le carburant de tout cela est l’argent. Les scientifiques et les chercheurs ont besoin d’argent, les universités et les organisations ont besoin de dons, et les journalistes ont besoins de clics et de visites sur leur site. Je pourrais aller dans une longue diatribe sur les pour et les contre du lien entre l’information et l’argent, mais c’est la façon dont cela fonctionne et cela a toujours été – j’en resterai à cela pour cet article.

Ainsi, non seulement il y a beaucoup d’opportunités pour que l’information soit mal interprétée, mais il y a aussi un encouragement à ce qu’elle le soit. Les résultats plus « intéressants » obtiennent plus de financement, ceux avec plus de « problèmes » obtiennent plus de donations, et plus d’hyperbole obtient plus de visites. La nuance, une partie cruciale de la science, est mise de coté.

La loi de Brandolini dans la conservation de l’océan

Nous avons vu ce cycle se compléter à propos de la pêche avec le gros titre qu’il n’y aurait plus de poisson dans l’océan d’ici à 2048. Tout a commencé en 2006 quand un groupe de scientifiques a publié un article avec le fait amusant que à la vitesse du déclin des pêcheries depuis des décennies, il n’y aurait plus de poisson en 2048. C’était la petite partie de l’article, qui avait pour but de mettre en avant l’aspect plus important de la mauvaise gestion des pêches dans le passé. Cependant, le communiqué de presse qui a accompagné l’article l’a présenté comme un résultat significatif, menant à des histoires hors contexte dans les nouvelles, des titres hyperboliques, et la notion rémanente qu’il n’y aurait plus de poisson dans l’océan en 2048. Les auteurs originaux de l’article ont déclaré que leurs résultats avaient été mal interprétés et ils ont travaillé à publier des articles pour les corriger.

La loi de Brandolini déclare que, « La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des bêtises est un ordre de grandeur plus élevé que pour la produire ». Quinze ans plus tard, le mythe de 2048 continue à apparaître dans des articles sur internet.

L’évolution du mythe sur les captures accessoires

Aujourd’hui un nouveau mythe gagne en notoriété : celui que les captures accessoires mondiales atteignent 40 %.

Un peu de contexte : l’autorité mondiale des pêches, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (Food and Agriculture Organization, FAO), défini les captures accessoires comme «  le total des animaux non ciblés ». C’est la définition qui est largement acceptée.

Les captures accessoires peuvent être un indicateur utile des impacts de la pêche sur l’écosystème plus large et ils fournissent des données importantes que les pêcheurs et les gestionnaires des pêches utilisent pour améliorer la durabilité. Différentes pêcheries ont différents taux de captures accessoires avec des degrés d’impact différents. Pourtant, une nuance importante est que les captures accessoires sont utilisées ou rejetées. Les captures accessoires utilisées sont généralement acceptées comme durables tant que les espèces non cibles ne sont pas menacées. Les rejets sont un gâchis et une malheureuse réalité de la production alimentaire. La recherche la plus récente a montré qu’à peu près 10 % de poisson a été rejeté en mer pendant la décennie passée.

Comment 10 % se sont-ils retrouvés gonflés à 40 % ?

En 2009, trois personnes travaillant pour des ONGs (World Wildlife Fund & Dorset Wildlife Trust) et une personne non affiliée ont décidé d’écrire un article qui tenait l’argument que la définition de « capture accessoire » devait être redéfinie pour inclure TOUTES les captures des pêcheries non gérées. D’après leur article :

La nouvelle définition de capture accessoire est donc définie dans sa forme la plus simple comme Capture accessoire est une capture qui est soit non utilisée soit non gérée.

Les auteurs définissent « non gérée » une capture qui « n’a pas de gestion spécifique pour garantir qu’elle soit durable ; » en contraste, une pêcherie gérée aura «  des mesures clairement définies qui ont specifiquement pour objectif d’assurer la capture durable de n’importe quelle espèce ou groupe d’espèce au sein de n’importe quelle opération de pêche ». Un des exemple qu’ils donnent dans l’article est que, parce que en 1993 une étude a montré que les membres de la flottille des chalutiers de fond indiens utilisaient des filets avec une maille illégale, « une telle pêcherie ne peut pas être considérée comme gérée, comme définie dans cet article, toute la capture de la flottille des chalutiers de fond indiens est considérée comme capture accessoire ». Avec cette définition, ils ont calculé que 56.3 % de la capture totale de l’Inde était de la capture accessoire.

En additionant ces calculs pour chaque pays les a mené à déclarer que 40.4 % des captures mondiales était des captures accessoires.

Les chercheurs qui tiennent des arguments dans la litérature scientifique n’a rien de nouveau. Pourtant, il est surprenant de voir des pairs et des éditeurs accepter un article qui demande de redéfinir un terme largement accepté et commun qui nécessiterait un changement de paradigme dans la gestion des pêches. Spécialement avec l’hypothèse d’un résultat de 1993 appliqué à une définition de 2009.

Malgré tout, leur définition n’a pas été adoptée. La FAO utilise toujours la définition de capture accessoire largement utilisée, et je n’ai pas pu trouver un seul organisme d’autorité qui utilise la définition de WWF & Dorset. 

Cependant, si vous pensiez que les chiffres redéfinis et gonflés perdraient la nuance entre « inutilisé ou non géré » et seraient utilisés comme un appel à l’action par les groupes conservateurs, vous avez vu juste.

À peu près 40 % de la capture de poisson mondiale est capturée de façon non intentionelle et est partiellement rejetée en mer, soit morte soit mourante.

D’après certaines estimations, la capture accessoire mondiale s’élèverait à 40 % de la capture mondiale, atteignant un total de 31.5 milliards de kg par an.

Ce passage d’Oceana est issu d’un rapport important de 2014 intitulé, Captures gâchées : problèmes non résolus dans les pêcheries des États-Unis. Cependant, la première chose que vous trouvez après la page de titre est une photo de 2 pages avec le passage ci-dessus inséré comme anecdote graphique. Puis vient la table des matières et le reste du rapport.

La première ligne du rapport démarre littéralement avec la définition largement acceptée des captures accessoires.

 

Que sont les captures accessoires ? Les captures accessoires sont la capture de poisson et de vie marine non ciblés, en incluant ce qui est ramené au port et ce qui est rejeté en mer. 

Oceana a utilisé la définition largement acceptée de capture accessoire dans leurs écrits, mais ils ont monté toute le numéro et mis en avant une « statistique » issue d’une définition complètement différente. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que nous critiquons les pratiques de communication d’Oceana.

Pour donner à Oceana un peu de crédit, sur la page de téléchargement, mais dans le rapport lui-même*, ils ont sorti une correction indiquant que le chiffre de 40 % était faux et que le chiffre mis à jour de 10 % devait être utilisé.

Si je vous disais que le Magasine Outside a cité le rapport d’Oceana dans une récente histoire majeure, quelle partie pensez-vous qu’ils ont sélectionné ?

Dans Outside :

Puis il y a les captures accessoires – d’autres animaux capturés de façon non intentionelle et tués dans les filets. À peu près 40 % des captures combinées de l’industrie de la pêche sont de la capture accessoire, un total de 31.5 milliards de kg par an. Ce carnage inclue…

Cet hyperlien dans le texte renvoie au rapport d’Oceana, pas à la page de téléchargement avec la correction.

Et maintenant vous savez comment se répand la désinformation dans la pêche.

*Note de l’éditeur : après que cet article ait été écrit, Oceana a mis à jour le rapport officiel pour aussi inclure la correction. Ils ont inclus une clause de non-responsabilité sur chaque page du rapport où la statistique de 40 % apparaissait, un effort louable de bonne foi pour corriger l’histoire.

 

Solutions pour le jeu du téléphone dans la communication scientifique

Plusieurs mesures peuvent être prises pour améliorer la communication scientifique.Voici quelques idées, en débutant à partoir de l’information originale et en s’en éloignant :

La solution systémique est de donner beaucoup d’argent à beaucoup de scientifiques pour qu’ils ne soient pas toujours en compétition pour une source de financement limitée et des postes limités qui encourage une recherche nouvelle qui fait les gros titres. La science est un pilier de la société et l’humanité devrait la financer plus. Encore une fois, cet article n’a pas pour but d’aller dans le système financier mondial et les encouragements qu’il crée, alors nous en resterons à ça.

Une autre solution est de publier dans des journaux scientifiques en accès ouvert afin que les journalistes et les autres aient accès aux éléments originaux. Cette solution nécessite aussi plus d’argent car le système payant existe pour plusieurs raisons différentes.

Le journaliste du Magasine Outside n’avait probablement pas un accès libre à l’article original et à la place il s’est fié à Oceana pour jouer le rôle de l’intermédiaire entre la science et les journalistes/le public. Le problème est qu’Oceana n’est pas un intermédiaire neutre – ils ont besoin de dons pour leur permettre d’avoir des employés et de faire le travail qu’ils font. Dépendre de la philanthropie est une position difficile à tenir ; les caprices des milliardaires peuvent dicter à quoi le temps est passé et s’il y a des postes ou pas. Si les organisations à but non lucratif fonctionnaient uniquement par dotations ou par bourses gouvernementales, plutôt que par donations, cela créerait une séparation entre les donateurs et le résultat, ce qui donnerait aux organisations à but non lucratif plus de liberté et d’autonomie.  

Ce site internet est aussi censé être un intermédiaire entre la science et le public. Nous dépendons aussi de donateurs, mais notre modèle de financement est différent. Nous obtenons de l’argent d’une source importante qui finance différents types de recherche et de projets. Nous sommes petits (un seul employé à temps plein) et nous n’avons aucun donateur « direct », ce qui nous donne l’autonomie de dire ce que nous voulons. Notre objectif est « d’expliquer » les articles scientifiques de façon neutre afin que les journalistes et le public puissent saisir la nuance et les réserves qui viennent avec la compréhension des choses.

Mais nous ne sommes pas parfaits non-plus. Par exemple, un article de Ray Hilborn (le créateur de ce site) est sorti avec un communiqué de presse qui vantait que les régimes alimentaires à base de produits de la mer avaient moins d’empreinte que les régimes alimentaires vegan et végétariens. Ceci a nécessité un article supplémentaire pour expliquer la nuance de cette annonce.

Nous travaillons à être plus réceptif aux critiques et nous avons activement travaillé pour évoluer vers un projet plus orienté vers l’information que l’opinion. Nous souhaitons continuer à être un pont fiable entre la science et le public. 

Journalistes, consommateurs et réseaux sociaux

Après l’intermédiaire dans le jeu du téléphone de la communication scientifique il y a les journalistes. Comme les scientifiques et les organisations non gouvernementales, les journalistes sont aussi tenus par l’argent. La plupart des produits du journalisme sont pour faire du profit et ceci encourage à obtenir le plus d’yeux possibles sur le contenu. Les yeux réagissent à l’hyperbole et à la menace, alors c’est ce qu’on trouve aux journaux télé et sur les articles en ligne. Internet et les réseaux sociaux amplifient l’hyperbole et les menaces, pour rapidement monter une soupe mousseuse de désinformation urgente qui mène aux théories du complot et à la violence.

La conservation des océans n’est pas exempte de ceci. La désinformation et la mauvaise couverture médiatique ont complètement radicalisé ceux qui se veulent conservationnistes en acteurs dangereux. Sea Shepherd, l’une des organisations de conservation des océans la plus grande au monde, a un long historique de racisme et de violence. Rien que le mois dernier, un de leurs bateaux a tué un pêcheur au Mexique.

Réparer ce bout de la ligne téléphonique de la consommation de l’information nécessite beaucoup de réflexion politique, à propos de quoi je ne suggèrerais seulement que plus de journalisme à but non lucratif serait une bonne chose et que réguler les réseaux sociaux pour éviter la propagation d’une dangereuse désinformation est probablement nécessaire.

Entre-temps, nous continuerons de tenir notre rôle au milieu. Nous dénoncerons et corrigerons la désinformation et nous essayerons de travailler avec les journalistes et le public pour être sûrs qu’une information bonne et complète soit disponible. 

Image de Max Mossler

Max Mossler

Max is the managing editor at Sustainable Fisheries UW.

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