Pêcher dans un avenir incertain
Les pêcheries mondiales se sont améliorées depuis quelques décennies. Et maintenant ? Dans cet article, nous nous intéressons à la menace du dioxyde de carbone et à ses effets sur les poissons ainsi que sur les populations qui en dépendent, mais nous finissons sur une note positive en nous intéressant au potentiel de pêche qui reste.

Carbone
Commençons par la mauvaise nouvelle: le dioxyde de carbone (CO2) qui se trouve en excès dans l’atmosphère à cause de l’utilisation des énergies fossiles change l’océan d’une façon qui affecte déjà la pêche et les gens qui en dépendent (et qui continueront d’en dépendre). L’excès de dioxyde de carbone réchauffe l’océan et change sa production primaire ainsi que sa chimie.
Eau chaude
Avec les autres gaz à effet de serre, le CO2 recouvre la terre d’une sorte de couverture isolante qui nous protège du froid spatial et permet à la vie de se développer. Un excès de CO2 accroît rapidement l’épaisseur de cette « couverture », piégeant plus de chaleur qu’il n’en serait renvoyé dans l’espace sans elle. Cette chaleur supplémentaire augmente la température de l’océan. Avec le réchauffement de son habitat, il devient plus difficile pour le poisson de vivre dans la zone dans laquelle il a évolué. Les scientifiques pensent que les poissons vont migrer pour atteindre des températures qui leurs sont plus adaptées, ce qui se traduirait par un mouvement général de l’équateur vers les pôles. Les poissons pourraient aussi migrer vers des eaux plus profondes et plus froides. Ceci à beaucoup de conséquences pour la pêche.
- Les poissons qui étaient habituellement capturés dans une zone donnée ne seront plus là. Pour les trouver et s’adapter aux nouveaux habitats des poissons, cela coûtera aux pêcheurs du temps et de l’argent.
- Les poissons ne sont pas soumis aux limites géopolitiques; certaines populations vont se retrouver dans la ZEE voisine, prenant de la nourriture et de l’argent d’un pays pour les amener à un autre. Ce phénomène est déjà en route pour certaines pêcheries; par exemple, les morues de l’Atlantique se déplacent doucement vers le Nord. Les pêcheries de morue aux États Unis ont beaucoup de mal par rapport à leurs voisins plus nordiques.
- Les poissons qui se déplacent vers un nouvel habitat vont créer des conflits et des interactions entre espèces qui n’existaient pas avant. Le problème potentiel est comparable à l’introduction d’une espèce invasive. Les siganus tropicaux ont commencé à se déplacer vers les pôles et ont nettoyé les forêts de laminaires sur leur chemin. On peut dire que les autres habitats et les espèces d’importance commerciales sont vulnérables.
Des eaux plus chaudes donnent aussi plus d’énergie aux tempêtes et augmentent le niveau des eaux. La plus forte intensité des tempêtes rend la pêche plus dangereuse et potentiellement plus chère. Les fortes tempêtes qui touchent la terre causent potentiellement plus de dommages aux bateaux et aux infrastructures dont dépend l’industre de la pêche. Les infrastructures côtières sont spécifiquement menacées par la montée des eau. L’expansion thermique pousse les marées plus loin en causant inondations, érosion et l’émergence de tempêtes plus destructrices.
Productivité
Comme nous l’avons déjà discuté dans Seafood 101, la pêche est corrélée à la production primaire, ou la quantité de matière végétale (nutriments) dans l’océan. L’excès de dioxyde de carbone va profiter au phytoplankton qui fait la photosynthèse, qui augmentera de façon nominale la production primaire et fournira un peu plus de nourriture aux poissons. Cependant, les animaux qui ont évolué dans un environnement avec une faible productivité souffriront du développement des algues et des plantes océaniques. La carte suivante montre la productivité de l’océan mesurée par la concentration de chlorophylle dans l’eau – vous pouvez voir que les régions autour de l’équateur sont généralement peu productives, régions qui sont aussi plus sujettes à des eaux chaudes et qui seront plus désavantagées par une augmentation des algues.
L'acidification de l'océan
L’excès de CO2 dans l’atmosphère se dissous dans l’océan et réalise une réaction chimique avec l’eau de mer, pour produire de l’acide carbonique qui rend l’océan plus acide (i.e., qui baisse le pH de l’océan). C’est la même réaction (CO2 + H2O) qui produit l’eau gazeuse et les sodas. Un processus similaire peut être ressenti quand vous retenez votre respiration. Quand le CO2 est retenu dans les poumons, une plus grande quantité se dissous dans le sang et le rend plus acide. Un sang plus acide signalera à votre cerveau d’envoyer des contractions (douloureuses) à votre diaphragme, le poussant à remplacer l’inspiration remplie de CO2 avec de l’air frais. Vous respirez beaucoup plus vite après avoir retenu votre respiration pendant un long moment, car le corps travaille à se vider du CO2 et à normaliser le pH du sang.
Malheureusement, l’océan n’a pas de moyen de ventiler les grandes quantités de CO2 absorbées de force par les émissions de carbone anthropogéniques. Depuis les temps pré-industriels, l’océan est à peu près 30% plus acide et il continuera à s’acidifier jusqu’à ce que, d’ici plusieurs décennies, le flux de CO2 entre l’atmosphère et l’océan atteigne un équilibre. En d’autres termes, la concentration en CO2 de l’atmosphère détermine directement le pH de l’océan: plus de CO2 dans l’atmosphère signifie un océan plus acide.
Ce n’est pas une bonne chose pour les organismes dont la vie dépend de la chimie des océans. L’acidification rend plus difficile la construction de coquilles ou de squelettes de carbonate de calcium des organismes calcifiés (corail et coquillages). Les pêcheries de coquillage et les pêcheries de petite échelle sur les récifs coralliens continueront de se dégrader. Les impacts se font déjà sentir; plus de la moitié de l’industrie de la pêche de coquillages sur la côte Ouest des États Unis reporte déjà ressentir les impacts négatifs de l’acidification de l’océan sur leurs affaires et leur vie personnelle.

L’acidification de l’océan semble affecter comment les espèces marines sentent. C’est problématique pour les poissons qui dépendent de leur sens olfactif pour trouver de la nourriture ou pour s’accoupler. Les saumons sont particulièrement vulnérables car ils utilisent leur sens olfactif pour se repérer jusqu’à leur rivière de naissance pour pondre. Le développement larvaire est aussi menacé par l’acidification. Les chercheurs prédisent le déclin du crabe de Dungeness à cause d’un développement larvaire plus lent résultant d’une eau plus acide.
Les changements de la consommation globale des produits de la mer à cause de l’acidification est difficile à prédire; certaines espèces vont en bénéficier par l’augmentation de la production primaire, mais le futur qui se profile avec un océan plus acide est incertain et vulnérable. Réduire les émissions de carbone est la seule façon de réduire le risque.

L'excès de dioxyde de carbone réchauffe l'océan, change sa production primaire et sa chimie.
Triple coup dur sur les récifs coralliens et les tropiques
Les écosystèmes coralliens dépendent des structures complexes que le corail fournit aux poissons et aux autres créatures sur le récif. Sans corail, l’écosystème souffre énormément. Les coraux sont très vulnérables aux attaques du dioxyde de carbone et sont menacés par la combinaison d’eau chaude, de plus grande productivité et d’acidification.
L’océan est le plus chaud dans les zones proches de l’équateur, ce qui veut dire que tout ce qui y vit a évolué pour vivre dans la gamme de température de l’eau la plus haute. Pousser le corail au-delà de ce maximum l’entraine à expulser ses zooxanthelles (les organismes symbiotiques qui fournissent la nourriture au corail), un phénomène connu sous le nom de blanchissement. Une fois que le corail blanchit, il n’a que 50% de chances de récupérer ses zooxanthelles et de survivre. Historiquement, les évènements de blanchissement massif avaient lieu durant les années El Niño lorsque des eaux exceptionnellement chaudes restaient dans les tropiques toute la saison. Maintenant il est courant que les coraux blanchissent en dehors des années El Niño.
Les récifs coralliens sont aussi des écosystèmes peu productifs, ce qui signifie que les algues et la production primaire jouent un rôle vital dans la chaîne alimentaire; un influx de nutriments augmente la quantité de macro-algues sur le récif. Les macro-algues grossissent rapidement et étouffent le corail. Dans de nombreux endroits des tropiques, particulièrement les Caraïbes, les algues ont déjà remplacé le corail. D’autre part, le corail grossit en construisant lentement leur squelette de carbonate de calcium; l’acidification de l’océan ralentit cette croissance jusqu’à un tiers.
Tous ces problèmes causent des troubles aux récifs coralliens et aux personnes qui en dépendent. En sus de la dégradation des pêcheries artisanales et de petite échelle qui fournissent nourriture et emplois, les communautés des récifs coralliens vont perdre le revenu du tourisme, la protection contre les tempêtes et une partie de leur zone de vie. Ce qui exacerbe encore plus le problème est le fait que la plupart des pays et des communautés où se trouvent les récifs coralliens sont sous-développés – souvent, les récifs coralliens sont la resource économique principale pour la nourriture, les emplois et les revenus des autochtones.
Tristement, la dégradation des récifs coralliens et des pêcheries tropicales à cause de l’excès de dioxyde de carbone est un des problèmes de justice environnementale de notre temps. Les pays et communautés qui dépendent des récifs sont les moins responsables des émissions de carbone, mais elles seront les plus affectées. Lisez plus sur les problèmes de justice sociale et environnementale en lien avec la pêche ici dans Seafood 101.

Potentiel de pêche
L’aggravation des effects du dioxyde de carbone va créer des gagnants et des perdants dans la pêche mondiale. Certaines espèces vont souffrir, d’autres s’en sortiront et d’autres pourraient bénéficier des effets environnementaux divers liés aux hautes températures, plus haute production primaire et acidification de l’océan. La distribution des pêcheries continuera de changer (et deviendra moins équitable) avec la migration des poissons vers des eaux plus profondes et vers les pôles, cependant la quantité totale de poisson capturé devrait rester à peu près la même avec cette transformation océanique.
Mais que se passerait-il s’il y avait un changement de gestion grande échelle ? À quoi les pêcheries mondiales ressembleraient-elle si elles étaient toutes au rendement maximum durable? Il y aurait plus de poisson, plus de nourriture et plus d’argent pour les millions de personnes travaillant dans l’industrie. Cette ressource marine inutilisée est appelée potentiel de pêche. Une pêcherie qui atteint son potentiel a maximisé ses bienfaits à la population.
Actuellement, près de 80 millions de tonnes de poisson sont capturées chaque année dans les océans mondiaux. Les estimations de la quantité qui pourrait être obtenue durablement varient, mais elles vont de 95 à 120 millions de tonnes. Une étude récente a estimé que si de meilleures mesures de gestion étaient mises en place de par le monde, plus de 90% des pêcheries existantes pourraient être durables d’ici 2030. D’ici 2050, la quantité de poisson dans l’océan doublerait, ce qui produirait un rendement maximum durable mondial de près de 95 millions de tonnes.
Cependant, cela ne tient seulement compte que des pêcheries existantes. Il existe plein de pêcheries commerciales potentielles autour du monde qui n’existent pas encore pour des raisons diverses et variées. Certaines pêcheries potentielles n’ont pas de marché, ce qui signifie que les consommateurs ne veulent pas les manger pour des raisons allant du goût à la perception. Ces pêcheries potentielles dépendent de chefs, de restaurants et de cuisiniers amateurs expérimentant pour développer de nouvelles recettes ou d’entreprises de marketing pour changer les perceptions. Il fut un temps, les poissons-montre étaient considérés comme du déchet, mais ce sont maintenant des poissons recherchés dans le monde entier, rebaptisé hoplosthète rouge ou empereur. D’autres pêcheries restent inexploitées pour des raisons de moyens. Certaines sont trop chères ou trop difficile à exploiter pour le pays qui les gère. Ces pêcheries se développeront à l’aide de l’évolution de la technologie et/ou si l’exploitation devient moins chère.
Pourquoi ne pas simplement laisser les poissons dans l'eau ?
Nous voulons aborder l’argument inévitable de certains défenseurs de la cause animale que l’Homme devrait sous-pêcher (ou ne pas pêcher du tout) pour laisser plus de poissons dans l’eau. Cette attitude envers les ressources naturelles montre une bienveillance envers les poissons et les autres créatures vivantes, mais oublie les bénéfices pour l’Homme et la planète. La pêche est l’une des sources de nourriture qui a le moins d’impact environnemental. Pêcher au maximum durable bénéficie aux animaux et écosystèmes terrestres qui seraient par ailleurs mis de côté pour l’agriculture traditionnelle et réduit les émissions de CO2 de la production alimentaire. Une exploitation au rendement maximum durable permettrait aussi de prendre en compte le rôle écologique des poissons dans la protection des environnements marins qui dépendent d’eux.
La pêche pourvoit à la source principale de revenus de 250 millions de gens autour du monde et à la principale source de protéine pour des centaines de millions. Laisser les poissons dans l’eau pour son bien semble emprunt de compassion, mais cela néglige les coûts humains et environnementaux évités grâce à la pêche. Ironiquement, manger des produits de la mer à la place de la plupart des autres sources de protéines aide l’océan sur le long terme grâce à sa faible empreinte carbone. Cela ne veut pas dire que la finalité du poisson est la nourriture. Les poissons doivent être protégés dans certaines zones car c’est une source de plaisir pour de nombreuses personnes, des plongeurs aux pêcheurs récréatifs- il est important de continuer à travailler à atteindre la durabilité dans un avenir incertain.
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Cet article fait partie de Sustainable Seafood 101.
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