Pêcher le long des chaînes alimentaires marines

En 1998, un article intitulé, Fishing down marine food webs, a été publié dans le journal Science. Cet article faisait valoir que le niveau trophique moyen (le niveau de la chaîne alimentaire auquel un poisson se nourrit) des captures mondiales était sur le déclin. Cela impliquait que nous avions pêché tous les poissons des niveaux trophiques supérieurs, les gros à forte valeur (comme les thons et les porte-épées), et que nous étions en train de nous déplacer le long de la chaîne alimentaire pour pêcher les poissons de plus faible niveau trophique, plus petits et de moins grande valeur (comme les sardines).
L’article est devenu un des papiers les plus cités dans l’histoire de l’halieutique, avec plus de 4500 citations. Il a aussi donné naissance à une petite industrie d’articles qui se sont intéressés aux changements de niveau trophique dans les captures de nombreux écosystèmes marins, et il est souvent utilisé pour suggérer que nous sommes en train de consommer tout l’océan et qu’il ne restera que les méduses.
D’autre part, il a été par la suite proposé et accepté par certaines organisations de conservation environnementale d’utiliser le niveau trophique moyen des captures comme mesure de la “santé” d’un écosystème marin. Un bas niveau trophique dans les captures étant considéré comme une indication que le système est surpêché et épuisé.
Cependant ceci est totalement faux—le niveau trophique moyen des captures mondiales n’est pas en déclin et la théorie sous-jacente que la pêche commence par les captures des gros poissons à forte valeur n’est pas correcte. Les pêches impactent chaque étage des niveau trophiques marins, depuis les niveaux trophiques les plus élevés avec les thons et les requins jusqu’aux niveaux trophiques les plus bas avec les huîtres et les ormeaux.
Le mythe de pêcher le long de la chaîne alimentaire est très intuitif: on commence la pêche en mangeant et en épuisant les poissons des niveaux trophiques les plus élevés, plus gros et à plus forte valeur; ensuite lorsqu’il n’y en a plus on s’occupe des poissons des niveaux trophiques inférieurs, plus petits et de moins grande valeur. La même chose s’applique aux niveaux trophiques les plus bas qui ne sont exploités exclusivement que pour la nourriture animale.
L’article de Pauly et collègues en 1998, a en effet montré que le niveau trophique moyen des pêcheries mondiales était sur le déclin, mais en 2010 Trevor Branch et d’autres ont mis à jour le jeu de données et ont trouvé que le niveau trophique moyen des captures était en augmentation, pas en déclin.
D’autre part, le déclin du niveau trophique moyen peut provenir de plusieurs raisons, pas nécessairement de pratiques de pêche non durables. Par exemple, la capture des niveaux trophiques élevés peut être stable mais la capture de niveaux trophiques inférieurs peut être en augmentation, ce qui biaise la moyenne.
En plus, si pêcher le long de la chaîne alimentaire se passait partout, nous verrions un effondrement des prédateurs supérieurs; cependant les données montrent que les espèces des niveaux trophiques inférieurs comme les ormeaux et les huîtres sont plus susceptibles de s’effondrer à cause de la pression de pêche. Enfin, une des raisons pour laquelle la pêche le long des chaînes alimentaires semble si vraisemblable est l’idée que les poissons des niveaux trophiques supérieurs comme les thons, les espadons et la morue sont des poissons à forte valeur, et que les poissons des niveaux trophiques inférieurs comme les anchois ont beaucoup moins de valeur. Cependant, en 2010, Suresh Sethi et d’autres ont regardé la relation entre le prix et le niveau trophique des produits de la mer (poissons et coquillages) et n’ont trouvé absolument aucun lien.
Nous ne sommes pas en train de pêcher le long de la chaîne alimentaire.
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